La junte, ce mot magique
Il faut rendre hommage au gĂ©nie des Ă©ditorialistes français. Pendant que la diplomatie patine, que les barbouzes rament et que les bases militaires ferment les unes aprĂšs les autres, ils ont trouvĂ©, eux, lâarme absolue : un mot.
Vous avez un gouvernement militaire qui dĂ©plaĂźt Ă Paris ? Inutile de le renverser, câest fatigant. Appelez-le « junte ». Lâaffaire est pliĂ©e. Le rĂ©gime perd Ă lâinstant toute lĂ©gitimitĂ©, les foules qui scandaient son nom place de la Nation Ă Ouaga se volatilisent, et lâordre naturel des choses, Ă savoir celui qui arrange lâancien propriĂ©taire, se rĂ©tablit tout seul.
Car il y a, dans ce petit mot, toute une science. Le mĂȘme Ă©ditorialiste qui dĂ©gaine « junte » pour le Sahel saura trouver des trĂ©sors de tact pour dâautres galonnĂ©s mieux Ă©levĂ©s : « autoritĂ©s de transition », « nouveau pouvoir », « cadre exceptionnel ». Le critĂšre nâa jamais Ă©tĂ© la nature du rĂ©gime. Le critĂšre, câest la docilitĂ©. Le colonel qui paraphe les bons contrats est un « homme fort » ; le colonel qui referme une base Ă©trangĂšre est une « junte ». La grammaire de la realpolitik est dâune rigueur que bien des linguistes lui envieraient.
Le plus cocasse, câest que le mot est innocent comme lâagneau qui vient de naĂźtre. En espagnol, junta ne signifie rien de plus que « rĂ©union », « assemblĂ©e », « conseil ». Une junta de vecinos, câest une rĂ©union de copropriĂ©tĂ©, engueulades sur le local Ă poubelles comprises, mais sans les chars. La Junta de AndalucĂa, elle, est le gouvernement rĂ©gional andalou, dĂ©mocratiquement Ă©lu, qui entretient les routes et les hĂŽpitaux de SĂ©ville. Sâils suivaient leur propre rigueur jusquâau bout, ils titreraient un beau matin : « La junte andalouse rĂ©nove une Ă©cole primaire Ă Cordoue. » Cet Ă©dito-lĂ , ils ne lâĂ©criront jamais.
Mais le procĂ©dĂ©, chez eux, ne date pas dâhier : ils empruntent des mots aux autres et les leur rendent en pire, sans la moindre prĂ©fĂ©rence ethnique, par pur esprit dâĂ©quitĂ© dans le mĂ©pris.
Prenez « esclave ». Câest le nom des Slaves, ce peuple si massivement asservi au Moyen Ăge que son nom est devenu, en français, le mot mĂȘme de la chose possĂ©dĂ©e. Ils ne les ont pas insultĂ©s : ils les ont convertis en marchandise grammaticale.
Prenez « mĂ©tĂšque ». En grec, le mĂ©tĂšque nâest quâun Ă©tranger domiciliĂ© dans la citĂ©, un statut administratif dâune parfaite froideur ; ils en ont tirĂ© leur injure xĂ©nophobe de poche. Câest junte au mot prĂšs : un terme de bureau parfaitement neutre, sali juste ce quâil faut.
Et ils ne sâarrĂȘtent pas en si bon chemin. Les Apaches ? Une nation amĂ©rindienne quâils ont reconvertie, dans le Paris de la Belle Ăpoque, en petites frappes au couteau facile qui nâavaient jamais vu lâArizona. Les Vandales ? Tout un peuple germanique condamnĂ© Ă perpĂ©tuitĂ© pour dĂ©gradation de biens. Les BohĂ©miens ? Des gens quâils ont logĂ©s dâautoritĂ© dans une rĂ©gion tchĂšque, par pure paresse gĂ©ographique, avant de faire de leur nom un synonyme de voleur.
« Junte » suit exactement le mĂȘme chemin, et avec quelle classe : ils prennent un mot anodin dans la langue du voisin, ils le rincent, ils lâamidonnent, ils y vaporisent ce quâil faut de mĂ©pris gĂ©opolitique, puis ils le ressortent tout repassĂ© pour le journal de 20 heures. De la haute couture sĂ©mantique. Cousue main, doublĂ©e de soie.
Le plus savoureux demeure lâaplomb avec lequel ils expliquent aux intĂ©ressĂ©s ce que ces derniers sont censĂ©s penser de leurs propres dirigeants. Que des dizaines de milliers de gens dĂ©filent en brandissant le portrait dâun capitaine de trente ans ne prouve rien : câest de la manipulation, de la propagande, ou cette fameuse « immaturitĂ© dĂ©mocratique » quâils prĂȘtent si volontiers Ă quiconque a le mauvais goĂ»t de ne pas pleurer le dĂ©part des troupes Ă©trangĂšres. Le SahĂ©lien, voyez-vous, ignore ce qui est bon pour lui. Par bonheur, du cinquiĂšme Ă©tage dâun bel immeuble du IXe arrondissement, ils veillent Ă le lui rĂ©expliquer.
Reste Ă saluer la constance, qui est une vertu.