Les mĂȘmes mĂ©thodes, les mĂȘmes maĂźtres, les mĂȘmes mensonges
Il faut regarder lâhistoire en face, sans folklore.
Les rĂ©volutions africaines nâont presque jamais Ă©tĂ© abattues seulement par lâennemi dâen face. Elles ont dâabord Ă©tĂ© vidĂ©es de lâintĂ©rieur, par des hommes qui parlaient le mĂȘme langage, portaient le mĂȘme uniforme, juraient la mĂȘme fidĂ©litĂ©.
Le cas Sankara reste le plus clair
Blaise CompaorĂ© nâĂ©tait pas un inconnu venu de lâextĂ©rieur. CâĂ©tait le camarade de 1983. Lâami dâenfance. Celui que le pĂšre de Sankara avait Ă©levĂ© comme un fils.
Ils avaient fait la rĂ©volution ensemble. Ils avaient partagĂ© le pouvoir, les discours, les chansons. Sankara lâappelait son frĂšre.
On lâavait prĂ©venu. Les services, des officiers, des proches lui avaient dit que CompaorĂ© prĂ©parait quelque chose. Il nâa pas voulu y croire. Il a refusĂ© dâarrĂȘter celui quâil considĂ©rait comme un frĂšre.
Le 15 octobre 1987, le commando est parti de chez CompaorĂ©. Certains ont mĂȘme pris lâune de ses voitures. Ils sont entrĂ©s dans la salle du Conseil de lâEntente et ont tirĂ© sans sommation.
Sankara est sorti les mains en lâair en disant :
« Câest de moi quâils ont besoin. »
On lâa abattu avec douze de ses compagnons.
AprĂšs, on a inventĂ© le « complot de 20 heures ». Sankara, disait-on, allait Ă©liminer CompaorĂ©, Lingani et Zongo le soir mĂȘme.
Les enquĂȘtes et les tĂ©moignages ont montrĂ© que cette histoire ne tenait pas. CâĂ©tait lâalibi. Le vrai complot Ă©tait dĂ©jĂ en marche depuis des mois, prĂ©parĂ© par le numĂ©ro deux, avec des relais Ă lâintĂ©rieur de lâarmĂ©e et de la sĂ©curitĂ©.
Deux ans plus tard, CompaorĂ© a fait exĂ©cuter Lingani et Zongo, les deux autres « frĂšres » de 1983, sous prĂ©texte dâun nouveau complot.
La révolution avait déjà été retournée. Celui qui parlait encore le langage de Sankara avait pris le pouvoir pour le vider.
Ce schĂ©ma nâest pas unique
Patrice Lumumba a Ă©tĂ© livrĂ© par Joseph-DĂ©sirĂ© Mobutu, son propre chef dâĂ©tat-major, lâhomme quâil avait promu. Mobutu a dâabord « neutralisĂ© » le gouvernement, puis a livrĂ© Lumumba Ă ses ennemis.
LâextĂ©rieur a aidĂ©, câest vrai. Mais câest un homme de lâintĂ©rieur qui a ouvert la porte.
AmĂlcar Cabral a Ă©tĂ© tuĂ© Ă Conakry par des hommes de son propre mouvement, le PAIGC. Des factions internes, infiltrĂ©es, fatiguĂ©es de son autoritĂ©, ont fait le travail.
Cabral lui-mĂȘme parlait dĂ©jĂ du « cancer de la trahison » quâil fallait arracher en Afrique. Il savait que le danger nâĂ©tait pas seulement Lisbonne.
Kwame Nkrumah a Ă©tĂ© renversĂ© pendant quâil Ă©tait Ă lâĂ©tranger. Des officiers ghanĂ©ens, des hommes du systĂšme quâil avait lui-mĂȘme formĂ©, ont pris le pouvoir.
Les archives américaines montrent que Washington suivait de prÚs et encourageait. Mais ce sont des Ghanéens qui ont agi.
Le mĂȘme mĂ©canisme
Ă chaque fois, le mĂȘme mĂ©canisme.
On ne commence pas par lâarmĂ©e Ă©trangĂšre. On commence par le camarade trop proche, le ministre trop loyal, le militaire qui rĂ©pĂšte les mots de la rĂ©volution tout en prĂ©parant autre chose.
On laisse croĂźtre les jalousies, les rancunes, les ambitions.
On promet Ă lâun le pouvoir, Ă lâautre lâargent, Ă un troisiĂšme la protection de lâancien maĂźtre.
Et le jour venu, ce nâest pas un Ă©tranger qui tire. Câest quelquâun qui connaĂźt les habitudes, les horaires, les faiblesses.
Câest pour ça que la mise en garde nâest pas une formule. Câest une leçon payĂ©e cher.
Ceux qui salissent aujourdâhui TraorĂ©, Tiani ou GoĂŻta utilisent les mĂȘmes mots quâen 1986 contre Sankara.
Mais le vrai danger, celui qui a toujours rĂ©ussi, ce nâest pas seulement la campagne de presse.
Câest lâhomme Ă lâintĂ©rieur qui commence Ă parler un peu trop bien, qui sâentoure un peu trop, qui multiplie les voyages discrets, qui laisse entendre quâil faudrait « rectifier » la rĂ©volution.
Sankara nâest pas tombĂ© parce quâil Ă©tait naĂŻf sur la France. Il est tombĂ© parce quâil a trop fait confiance Ă ceux qui se disaient des siens.
Le peuple du Sahel le sait maintenant. Il surveille les uns et les autres.
Parce que lâhistoire, ici, ne se rĂ©pĂšte pas par hasard.