Burkina Faso : un peuple qu'on peut faire souffrir, mais qu'on ne peut pas effacer
Il y a un mot mooré que les autres langues n'arrivent pas à traduire tout à fait : burkina.
On dit intégrité, on dit honneur, et on sent bien que ça ne suffit pas. Disons que c'est ce qui reste à un homme quand on lui a tout pris, sauf sa dignité.
En 1984, quand ce pays s'est donnĂ© un nouveau nom, il a fait parler plusieurs langues. Burkina, en moorĂ©. Faso, en dioula, la maison du pĂšre. Et le bĂš, qu'on rattache au peul, pour dire ceux qui y vivent. Dans le nom mĂȘme, personne n'est laissĂ© dehors.
Mais pour comprendre ce que veut dire ĂȘtre burkinabĂš, il faut remonter avant 1984. Avant mĂȘme de rĂ©clamer sa libertĂ©, ce peuple a dĂ» se battre pour avoir le droit d'exister.
En 1932, la France coloniale supprime la Haute-Volta et partage son territoire entre la CÎte d'Ivoire, le Soudan français et le Niger. Comme si on pouvait découper un pays au crayon, sans se soucier de ceux qui y vivent.
Les Mossi, les Bobo, les Gourmantché, les Lobi et bien d'autres se retrouvent administrés depuis des chefs-lieux différents. Il faut attendre le 4 septembre 1947 pour que la Haute-Volta soit rétablie.
Quinze ans rayés de la carte.
Avant d'arracher l'indépendance, il avait donc déjà fallu arracher le droit d'avoir un pays.
Et avant les Français, il y avait Naaba Wobgo, qu'on appelle aussi Moro-Naba Wobogo.
En 1896, quand les troupes françaises arrivent à Ouagadougou, le souverain du Moogho ne se soumet pas. Il refuse de signer, il résiste, et il finit en exil en Gold Coast, l'actuel Ghana, plutÎt que de se mettre à genoux.
On ne l'a pas oublié.
Chaque vendredi, Ă Ouagadougou, le Moogho Naaba sort en tenue de guerre. Les anciens le prient de rester au palais plutĂŽt que de partir au combat.
Le roi reste.
On rejoue ça depuis des gĂ©nĂ©rations : un souverain prĂȘt Ă partir dĂ©fendre les siens, et les siens qui lui demandent de ne pas les quitter. Ce n'est pas du folklore. Les gens savent trĂšs bien ce qu'ils regardent.
Ici, dans les récits d'origine, le cheval n'est jamais juste un animal.
Yennenga, fille du roi de Gambaga selon la tradition, montait mieux que les guerriers de son pÚre. Lui voulait la garder prÚs de lui. Elle est partie, parce qu'elle refusait qu'on décide de sa vie à sa place.
En route, elle rencontre Riallé. Leur fils, elle l'appelle Ouédraogo, l'étalon.
C'est devenu l'un des noms de famille les plus portés du pays.
Et quand le Fespaco, Ă Ouagadougou, rĂ©compense le meilleur long mĂ©trage de fiction, il remet l'Ătalon d'or de Yennenga. Le cinĂ©ma africain couronne ses films avec le cheval d'une femme qui n'a pas laissĂ© les autres choisir pour elle. Je trouve ça trĂšs beau.
Six ans à peine aprÚs l'indépendance, Maurice Yaméogo, premier président de la Haute-Volta, baisse de 20 % le salaire des fonctionnaires au nom de l'austérité.
Les syndicats se mobilisent, les travailleurs descendent dans la rue, et la colĂšre gagne vite le reste de la population.
Le 3 janvier 1966, le régime tombe.
Yaméogo démissionne. Un pouvoir peut avoir l'administration, les institutions et la police, et ne plus avoir le peuple. C'est ce que la Haute-Volta a montré ce jour-là .
Sans prendre les armes.
Il y avait Joseph Ki-Zerbo dans cette histoire. Historien, intellectuel, homme politique. Il a passé sa vie à montrer que l'Afrique avait une histoire et une pensée bien avant que l'Europe prétende la découvrir.
Il a contribuĂ© aux travaux de l'UNESCO sur l'Histoire gĂ©nĂ©rale de l'Afrique, Ă une Ă©poque oĂč certains discours coloniaux niaient encore que le continent ait un passĂ©. Pour lui, les Africains n'avaient jamais Ă©tĂ© des figurants dans l'histoire des hommes.
Il répétait une phrase en dioula :
« Na an laara, an saara. »
Si nous nous couchons, nous sommes morts.
Il ne parlait pas de dormir. Il parlait de renoncer. De prendre le silence pour la paix et la résignation pour de la sagesse.
On pourrait raconter une bonne partie de l'histoire du Burkina avec ces quatre mots.
En décembre 1975, le régime veut imposer un parti unique. GrÚve générale.