Les Haoussas se sont retrouvés écartelés entre le Niger et le Nigeria. Les Massaïs entre le Kenya et la Tanzanie. Les Ewés entre le Ghana et le Togo.
Ils ont, d’un trait de crayon, créé des pays artificiels, rassemblant de force des dizaines, voire des centaines de groupes différents, souvent rivaux, à l’intérieur de frontières qui n’avaient pour eux aucun sens. Ils ont dessiné le Rwanda et le Burundi, sans se soucier de la complexité des relations entre Hutus et Tutsis. Ils ont créé le Nigeria, un géant aux pieds d’argile, rassemblant des centaines d’ethnies sous une même bannière coloniale.
Le pire, c’est que ces frontières étaient totalement immuables pour les Africains. Ils ne pouvaient pas les traverser librement comme avant. Elles sont devenues des barrières administratives, militaires, économiques. Le commerce traditionnel, les routes de transhumance, les pèlerinages culturels ont été brutalement interrompus. Des familles ont été séparées du jour au lendemain, sans aucune possibilité de recours.
Mais l’impact ne s’est pas arrêté aux frontières. Ce découpage a également déterminé la langue officielle, le système administratif, le modèle éducatif de chaque colonie. C’est la raison pour laquelle aujourd’hui, une grande partie de l’Afrique de l’Ouest parle français, tandis que l’Afrique de l’Est est majoritairement anglophone. Les puissances coloniales ont imposé leur culture, leur langue, leurs lois, en démantelant méthodiquement les structures politiques, sociales et religieuses préexistantes.
Alors, je vous pose la question : comment construire une nation, un sentiment d’appartenance commune, lorsque les fondations mêmes de votre pays ont été posées dans l’ignorance totale de votre histoire, de votre culture et de votre volonté ? Comment développer une économie cohérente lorsque vos frontières vous coupent de vos partenaires commerciaux naturels ?
Les conséquences, nous les voyons encore aujourd’hui. Les conflits frontaliers qui persistent. Les tensions ethniques qui sont souvent attisées par des politiciens qui instrumentalisent ces divisions héritées de la colonisation. Les difficultés de l’intégration régionale en Afrique. Tout cela plonge ses racines, en grande partie, dans cette salle de conférence à Berlin.
Il est crucial de comprendre cela. Comprendre que la pauvreté, l’instabilité politique, certains conflits ne sont pas une fatalité, une malédiction propre à l’Afrique. Ils sont, pour une part significative, le résultat d’un traumatisme historique profond, d’une reconfiguration violente et arbitraire de toute une société. Le continent a été fracturé, et les fissures de cette fracture sont encore là.
Cela ne signifie pas que l’Afrique est une victime passive de l’histoire. Loin de là. La résilience, la richesse culturelle et la vitalité des peuples africains sont extraordinaires. Mais pour appréhender les défis du présent, il faut connaître les blessures du passé. Il faut savoir que le système étatique moderne en Afrique n’est pas né d’un contrat social, mais d’un diktat colonial.
Alors, que faire de cette histoire ? La première étape, c’est la connaissance. Comprendre d’où viennent ces lignes sur la carte, c’est déjà commencer à les dépasser. Aujourd’hui, les pays africains, à travers l’Union Africaine, travaillent justement à corriger ces erreurs du passé. Ils cherchent à créer de nouvelles solidarités, à construire de grandes entités régionales intégrées, à faciliter la libre circulation des personnes et des biens.
Le but n’est pas d’effacer les frontières, mais de les rendre poreuses, de les transformer en ponts plutôt qu’en murs. De construire une Afrique unie, non pas sur le modèle imposé par Berlin, mais sur la base de ses propres réalités, de ses propres aspirations. Le chemin est long, semé d’embûches, mais il est nécessaire.