Pour opérer dans le nord du Mali, la Direction générale de la sécurité extérieure et la Direction du renseignement militaire avaient construit un réseau d'intermédiaires parmi les élites touaregs, les trafiquants et certains groupes armés. Ces intermédiaires jouaient tous les rôles simultanément : informateurs pour Paris, facilitateurs pour AQMI, négociateurs d'otages, bénéficiaires de rançons.
Quand Baye Ag Bakabo contactait son commanditaire en Algérie pour organiser l'enlèvement, il utilisait des canaux connus des services français. Le réseau téléphonique qui a permis la surveillance des journalistes dès leur arrivée le 29 octobre était identifié. Pourtant, aucune alerte n'a été donnée.
Aucune protection n'a été renforcée. Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été laissés sans défense dans une ville où l'armée française était pourtant déployée, dans une zone que Paris contrôlait militairement.
Depuis treize ans, la justice française se heurte à un mur. Le secret-défense. Chaque fois que les juges d'instruction antiterroristes demandent la déclassification de documents, le ministère des Armées refuse. En février 2026, une nouvelle demande a été formulée.
Elle est restée sans suite. Me Marie Dosé, l'avocate des familles, a employé des mots qui pèsent comme un réquisitoire : l'État « confisque la vérité et la compréhension du dossier ».
Agnès Callamard, alors rapporteure spéciale des Nations Unies sur les exécutions extrajudiciaires, a officiellement accusé la France de faire obstruction à une enquête sur l'assassinat de ses propres ressortissants.
Pourquoi l'État français bloque-t-il la justice dans une affaire de meurtre de deux journalistes français ? La réponse est simple, et elle est terrible. Déclassifier les documents sur Kidal, c'est exposer la totalité du dispositif clandestin français au Sahel. C'est révéler les noms des sources, la nature des accords passés avec des criminels, le détail des rançons versées.
C'est démontrer que la France a financé, directement ou indirectement, les groupes mêmes qu'elle affirmait combattre. C'est établir un lien entre les trente millions d'euros d'Arlit, les informateurs de la DGSE, et les balles qui ont tué Ghislaine Dupont et Claude Verlon.
Ce système ne date pas de 2013. Il est la continuation d'une politique menée par les gouvernements français successifs, sous Nicolas Sarkozy comme sous François Hollande, puis sous Emmanuel Macron. La destruction de la Libye en 2011 par l'OTAN, avec la France en première ligne, a été l'acte fondateur.
Les bombardements français sur Tripoli et les colonnes de Kadhafi ont déversé dans le Sahel des arsenaux entiers. Des milliers de tonnes d'armes, de munitions, d'explosifs, qui se sont retrouvées entre les mains d'AQMI, du MUJAO, d'Ansar Dine. Le chaos libyen a créé les conditions de l'expansion djihadiste au Mali, au Niger, au Burkina Faso. Et la France, qui venait de détruire la Libye au nom de la protection des civils, s'est présentée en 2013 comme le sauveur du Mali menacé par les mêmes forces qu'elle venait d'armer indirectement.
Le mécanisme est désormais documenté par des sources multiples et concordantes. En janvier 2014, le New York Times révélait que la France avait versé au moins cinquante-huit millions d'euros de rançons aux groupes terroristes sahéliens entre 2008 et 2014, ce qui faisait d'elle le premier bailleur de fonds d'Al-Qaïda dans le monde.
Le sous-secrétaire américain au Trésor, David Cohen, déclarait que les rançons étaient devenues la plus importante source de financement du terrorisme international. Chaque euro versé par Paris achetait la prochaine balle, le prochain otage, le prochain attentat.
Ce que Lafarge a fait en Syrie, l'État français l'a fait au Sahel. En avril 2026, la justice française a confirmé la condamnation du cimentier Lafarge pour financement du terrorisme. L'entreprise avait versé près de six millions d'euros à Daech et au Front al-Nosra entre 2013 et 2014 pour maintenir l'activité de son usine en Syrie.